Vers une France plus nordique dans une Europe qui nous protège [da]

Tribune de M. François Zimeray, Ambassadeur de France au Danemark dans le quotidien Jyllands-Posten du 23/09/2017.

Vers une France plus nordique dans une Europe qui nous protège http://jyllands-posten.dk/debat/kro...

J’ai été frappé de constater, dans mes conversations avec les danois, à quel point l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron a passionné mes interlocuteurs. C’est pareil pour élections allemandes qui auront lieu dans quelques jours.

Je crois que chacun, ici, a aperçu la gravité du moment. Dans mon pays, les deux grands partis qui structuraient la vie politique depuis plus de 35 ans ont été éliminés dès le premier tour de l’élection présidentielle. Une nouvelle génération de leaders est arrivée aux responsabilités. Je l’appelle la « génération Erasmus ». Plus internationale que jamais, elle veut transformer la France en s’inspirant de ce qui fonctionne mieux ailleurs. Le meilleur exemple est la réforme de notre marché du travail, très vite engagée en nous inspirant de l’expérience danoise. Ce sujet était au cœur de la rencontre, le 7 juin, entre le Premier ministre Rasmussen et le Président Macron. Pour résumer en un mot le cap de la France de demain, je dirais qu’elle sera plus nordique !

Comme vous l’avez vu les Français ont choisi un Président résolument européen. Pourquoi est-ce important ? Parce que l’Europe ce n’est pas seulement des institutions critiquées, des directives parfois obscures, et un marché perfectible. Non, l’Europe est un héritage forgé par des siècles d’histoire. Elle constitue un projet de civilisation unique au monde. Celui-ci repose sur des valeurs et des idéaux communs. Alors que tant d’autres cultures dans le monde valorisent la démesure, nos sociétés reposent sur des équilibres fragiles et apprécient la modération. Partout ailleurs dans le monde, c’est la fascination du nouveau qui domine. En Europe, nous aimons bien sûr l’innovation mais entretenons aussi un dialogue avec notre passé, nos écrivains morts, nos vieille pierres. Notre mode de vie - et c’est particulièrement le cas au Danemark - est fait d’un équilibre subtil entre les plus aisés et les plus défavorisés, entre le temps que nous consacrons au travail et aux loisirs, entre industrie et environnement. Existe-t-il un autre continent dans le monde qui soit à la fois si attaché à la démocratie, à la liberté et en même temps à l’égalité, aux équilibres sociaux et à la non-violence ? Cette civilisation nous devrions en être fiers. J’ai l’idée qu’il faudrait inventer une sorte d’ « Europa Pride » non pas un carnaval mais des moments où cette conscience européenne et cette fierté infuseraient au plus profond de nos peuples. Car nous avons fait de grandes choses ensemble – je sais à quel point le Danemark y contribue - et je suis persuadé que nous continuerons.

Le Président Macron en appelle aujourd’hui à une Europe qui protège, à une Europe du progrès. Mais qu’est-ce que cela signifie concrètement ?
L’Europe qui protège sera celle qui nous permettra d’assurer pleinement notre propre sécurité tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de nos frontières. J’ai lu que le Président Trump voulait que l’Europe prenne davantage en main sa sécurité. Sur ce point, je suis totalement d’accord avec lui ! Dans ce domaine, comme dans tant d’autres, l’Europe est le niveau de coopération pertinent. Celui qui nous permet non pas d’abandonner mais au contraire d’additionner, d’amplifier la force de nos souverainetés pour répondre aux défis qu’aucun État membre de l’Union n’est capable de relever à lui tout seul. Mais nous devons faire plus et mieux. Nous devrons par exemple nous coordonner plus pour éviter le gaspillage par des dépenses redondantes en Europe, pour répondre aux nouvelles menaces comme la cybercriminalité, et donner les moyens à nos chercheurs et à nos industries de mettre au point les technologies du futur qui assureront notre défense. Je tiens à le dire ici : le Danemark et ses entreprises ont toute leur place dans cette nouvelle stratégie de défense. Je suis d’ailleurs ravi – et mon pays s’est beaucoup mobilisé en ce sens – qu’une solution pragmatique ait permis au Danemark de rester dans EUROPOL, tout en respectant son statut particulier au sein de l’Union européenne : nos policiers pourront ainsi continuer à échanger des informations précieuses pour notre sécurité.

L’Europe qui protège devra également contrôler les flux migratoires avec encore plus d’efficacité et de dignité. Pour cela, nous devons être clairs sur nos objectifs et agir avec discernement. Les migrants économiques n’ont pas vocation à s’établir en Europe. Dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres, il serait faux de croire que rien n’a été fait. Nous avons par exemple aujourd’hui des gardes-frontières et des garde-côtes européens. C’est un immense progrès réalisé en peu de temps ! Mais nous devons aussi mettre fin aux filières mafieuses qui exploitent la détresse humaine et qui participent au financement des réseaux terroristes en travaillant davantage avec les pays d’origine et de transit. S’agissant des réfugiés, nous parlons de femmes et d’hommes persécutés dans leur pays et qui fuient la guerre, dont le nombre parvenant à nos frontières a de surcroit beaucoup baissé. Nous leur devons hospitalité et humanité. Cependant, en France, l’examen des demandes d’asile peut prendre jusqu’à deux ans ! Cette situation n’est évidemment pas satisfaisante ni pour eux ni pour nous. Elle créée trop d’incertitudes et ralentit leur intégration. La France souhaite donc une réforme en profondeur du système d’asile, avec l’objectif de diviser ces délais par deux.

L’Europe protectrice sera celle où les Etats membres ne se feront plus une concurrence déloyale, notamment dans les domaines social et fiscal. Le Président Macron a eu des mots très forts lorsqu’il indiquait que le statut des travailleurs détachés était une « trahison de l’esprit européen ». L’exercice des libertés offertes par les traités européens - c’est particulièrement le cas pour la mobilité des travailleurs – ne doit pas se transformer en « dumping social » ou aboutir à dégrader nos modèles sociaux. La France souhaite donc que le détachement des travailleurs en Europe respecte un principe simple : « à travail égal, rémunération égale ». De la même manière, il n’est pas acceptable que de grandes entreprises réalisant d’importants bénéfices en Europe, comme c’est le cas des géants de l’Internet, échappent à l’impôt. Elles peuvent aujourd’hui profiter de la fiscalité accommodante d’Etats membres qui s’approprient, au passage, des richesses créées ailleurs en Europe. C’est pour cela qu’avec huit autres Etats membres, la France veut mettre un terme à cette anomalie. L’action courageuse de la commissaire européenne danoise, Margrethe Vestager, contre l’évasion fiscale des multinationales mérite d’ailleurs d’être saluée.

Nos valeurs ne s’expriment pas seulement avec des mots mais aussi dans notre art de vivre et dans la qualité des produits que nous consommons. Il faut les protéger en négociant avec les grands acteurs mondiaux des accords commerciaux équilibrés. Le Danemark est, comme la France, très attaché à un haut niveau de normes sociales et environnementales. La France proposera d’ailleurs dans quelques jours lors l’Assemblée générale des Nations unies à New York un « Pacte mondial pour l’environnement ». Pourquoi devrions-nous brader notre ambition, la protection de notre culture et de nos consommateurs, lorsque nous négocions pour l’Union européenne des accords commerciaux ? De la même manière, pourquoi ouvririons-nous notre marché européen à ceux qui n’ouvrent pas le leur à nos entreprises, nos services et nos produits ? Il ne s’agit pas de protectionnisme ni d’idéologie mais simplement de ne pas être naïfs !

En contemplant les vieux voiliers amarrés aux quais de Copenhague, je pense souvent à cette allégorie que l’Union Européenne est comme un bateau conçu par ses architectes pour naviguer en mer calme, et pas terminé. Aujourd’hui, ce vaisseau inachevé est pris dans la tempête. Il faut donc tenir la barre d’une main ferme et en même temps faire travailler les charpentiers pour l’adapter à la haute mer, c’est-à-dire aux défis de notre temps.

C’est pour ces raisons que la France souhaite une véritable refondation de l’Europe. Nous devons aujourd’hui construire une Europe plus puissante, face aux régimes autoritaires et aux crises, capable de faire entendre nos valeurs et nos intérêts dans les domaines économique, diplomatique et militaire. Après les élections allemandes, le temps sera venu de nouvelles propositions qui placeront les peuples au cœur de cette refondation. Je n’en connais pas encore les détails mais ai la conviction que le Danemark pourra, s’il le souhaite, jouer un rôle majeur dans cette refondation.

Dernière modification : 25/09/2017

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