Conférence sur le thème de « Organisation : modèle et représentations »

A l’occasion de la création de la société de philosophie danoise en langue française, le Professeur Yvon Pesqueux, Professeur Titulaire de la Chaire Développement des Systèmes d’Organisation au CNAM, prononcera une conférence en français sur le thème :

« Organisation : modèle et représentations »

Vendredi 23 mars 2007 de 17H.00 À 18H.30

au Palais Thott / Kongens Nytorv 4

Langue utilisée au cours du débat : français

Modèles et organisation

Ce qui soutient la logique de cette démonstration repose sur la difficulté ressentie de parler d’un « objet » comme l’organisation sans position épistémologique quant à la modélisation.

C’est donc aux fondements des modèles qu’il est d’abord question de s’intéresser ici, le premier aspect étant celui de réduction, réduction allant de pair avec une simplification et le second en étant l’aspect normatif. Dans toute référence à un modèle, l’aspect réduction de la réalité tendrait à mettre en avant l’aspect « passif » de la représentation là où, dans son acceptation normative, ce serait l’aspect « actif » de l’identification qui l’emporterait.

C’est ce double processus qui est qualifié de modélisation. En ce sens, il est possible de modéliser à l’infini et rien ne viendra, en conséquence, limiter la production de modèles. Mais ce qui compte avec l’organisation, c’est aussi la justification du modèle. C’est donc ce processus de justification qui viendra limiter la production de modèles, en « user » les uns, en susciter les autres. Il est donc essentiel de s’interroger sur les conditions de production des modèles et de savoir pourquoi certains d’entre eux émergent à un moment donné alors que d’autres disparaissent d’autant que, parler des choses, c’est aussi les « exciter ». Modéliser se distingue à ce titre de modèle : la modélisation est le processus, avec ses caractéristiques propres là où le modèle est le résultat, avec ses caractéristiques propres elles aussi. Modélisation est bien sûr reliée à modèle, mais ce sont aussi deux histoires différentes dans la mesure où le modèle possède une dimension performative d’auto-réalisation relative qui vient alors distinguer son histoire de celle de la modélisation.

Présentation du modèle de l’entreprise processus

Le modèle dont nous traitons ici consiste donc à voir l’entreprise et son gouvernement comme un processus qui transforme des inputs en outputs en y ajoutant une valeur. La perspective en est ingéniérique (logique de l’ingénieur) et à « long terme ». Une entreprise est vue comme la matérialisation d’un processus fait pour durer et destiné à produire des objets (des biens et des services) qui sont conçus pour être vendus en débouchant sur des bénéfices : un « bon » produit (ou un « bon » service) ne peut que finir par rapporter. Un tel modèle de l’entreprise suppose un objectif d’efficience qui corresponde à l’optimisation des coûts liés à chaque élément du processus compte tenu d’un « état de l’art » défini sur la base d’une référence ingéniérique. C’est ce qui en fait la référence du mode de gouvernement qui en découlera.

Culturellement, ce modèle est une des références légitimes de l’Europe continentale, au moins pour l’Allemagne et la France : « le Reich construit solide » et, à la tête des entreprises d’origine française et allemande, on trouvera des ingénieurs et une forte proportion d’ingénieurs comme cadres dirigeants. Il suffit de rappeler l’importance du Doktor Ingenieur en Allemagne et de l’Ecole Polytechnique en France dans la genèse des élites économiques. Cette importance est représentative des valeurs qui servent de référence dans le gouvernement d’entreprises lu au travers d’un tel modèle. L’objectif des méthodes de gestion qui sont inspirées par ce modèle vise à « suivre le processus », à le « piloter » dirait-on dans un langage contemporain, indépendamment des personnes qui les assument mais par référence à un savoir faire de type technique. C’est au travers des compétences que les dimensions personnelles interviennent et que se trouve orientée la dimension politique du fonctionnement de l’entreprise vue au travers de ce modèle. Par exemple, dans le contexte de l’analyse des coûts de l’entreprise, il s’agira de calculer des coûts de revient aussi complets que possible en accumulant des éléments de coûts suivant la logique du processus, c’est-à-dire en ajoutant les éléments les uns aux autres suivant la nature du processus. Par exemple, si un processus correspond successivement à trois phases - acheter, produire et vendre -, aux coûts d’achat seront ajoutés les coûts de production puis les frais de commercialisation, chacun de ces types de coûts devant être géré de façon « optimale » par référence à l’état de l’art du domaine.

Présentation du modèle de l’entreprise profit

Si le modèle précédent se matérialisait par la logique d’accumulation, la notion d’activité, le modèle alternatif est celui de l’entreprise profit. Il s’agit ici de voir l’entreprise comme une entité qui génère du profit et de représenter la valeur créée par l’entreprise à la lumière du profit dégagé. Bien entendu, comme dans le cas précédent, il s’agit d’une « manière de voir ». L’entreprise « réelle » ne relève pas plus du premier modèle que du second. Il s’agit à chaque fois de « construire » une vision privilégiée. Les raisonnements qui, cette fois, seront associés à ce second modèle seront des raisonnements de rentabilité.

La perspective qui est ici privilégiée est une perspective managériale et financière plutôt à « court terme ». L’entreprise « chasse » les marges et ne construit rien de durable que par référence à une perspective de profit. Bien sûr, en dualité du modèle précédent, on peut dire qu’une succession de profits à court terme conduit à la survie à long terme et que le long terme se construit ici sur la base d’une succession de courts termes. Les perspectives organisationnelles construites par référence à un tel modèle reposent sur le découpage de l’entreprise en « centres de responsabilité ». Même si, peu ou prou, un centre de responsabilité est, quant au fond très semblable à une étape du processus, le qualificatif même de centre de responsabilité en montre la nuance. Cela ne veut pas dire que, par référence au modèle de l’entreprise processus, qu’un service de l’entreprise y serait autre chose qu’un centre de responsabilité, c’est-à-dire le lieu d’exercice de la responsabilité des acteurs, mais il s’agit, dans le cas du modèle de l’entreprise profit, de concevoir la responsabilité d’un service sur la base d’une capacité à dégager des marges. La référence première dans le contexte du modèle de l’entreprise profit est ici l’efficience vue comme la capacité à réaliser un profit avec économie des moyens. Cela signifie qu’il s’établit une relation dynamique entre la réalisation des marges et la consommation des moyens et que les centres de responsabilités seront classés sur la base d’une telle lecture de l’efficience entre centres de coûts, centres de profit et centres d’investissement. Un centre de coût est un centre dont l’output n’est pas clairement mesurable mais dont on ne peut éviter l’existence, avec une mention particulière aux centres de coûts discrétionnaires (comme, par exemple, un siège social pour lequel se pose le problème de la valorisation de sa prestation réelle aux différents services de l’entreprise mais dont le dimensionnement financier répond à une logique déclarative - les représentants des actionnaires et les dirigeants décident que cela sera comme cela). A défaut de la mesure claire de son output, la performance d’un centre de coût en termes d’efficience sera lue à la lumière de la minimisation des coûts. La seconde référence est celle du centre de profit, c’est-à-dire un centre de responsabilité vu comme une entité au sein de laquelle sont générés des produits et des charges et, par comparaison, un « profit ». L’objectif d’efficience sera ici la maximisation du profit. La troisième référence, la plus noble au regard des principes du modèle de l’entreprise profit, sera celle de centre d’investissement, c’est-à-dire d’une entité vue comme un lieu où la mesure de l’efficience va s’effectuer sur la base d’un ratio bénéfice / investissement. Il s’agit donc d’une entité où le retour sur investissement constituera l’indicateur privilégié de mesure de la performance.

Culturellement, ce modèle est plutôt de type anglo-américain et ce seront d’ailleurs plutôt des financiers qui dirigeront les entreprises d’origine américaine. Le statut social des professions financières et comptable y est d’ailleurs prestigieux, plus prestigieux en somme que le statut social de l’ingénieur (alors que c’est l’inverse en France et en Allemagne). Il s’agira, aussi bien a priori qu’a posteriori, de « reporter » (reporting) les profits qui ont été faits en faisant ce que l’on a fait. Il s’agit bien de répondre à la question « combien » (et non « comment » - ce qui était l’enjeu du modèle de l’entreprise processus).

La confrontation des deux modèles

Aucun des deux modèles, celui de l’entreprise processus et celui de l’entreprise profit, ne peut a priori être considéré comme meilleur que l’autre dans la mesure où, comme on l’a déjà signalé, il s’agit d’une « manière de voir ». Mais, si l’on y regarde de plus près, en échappant un moment aux catégories de la théorie des organisations qui sont d’ordre sociologique pour celles de la philosophie politique - on peut constater que l’on est en fait là en présence de deux genèses de la technostructure des entreprises, deux genèses en conflit dont l’histoire des entreprises marque alternativement la domination de l’une ou de l’autre. Si l’on a signalé la naissance du modèle de l’entreprise processus au moment où les grandes entreprises sont devenues la forme de référence de l’activité des entreprises, celui de l’entreprise profit est né avec la révolution industrielle et les commentaires faits dès Adam Smith et Karl Marx en sont des indices.

La perspective ingéniérique va d’abord dominer, pendant les Trente Glorieuses pour les pays occidentaux de même que dans l’idéologie communiste de la même époque. La clôture politique de l’activité des entreprises est de la responsabilité des Etats. Les politiques industrielles des Etats s’expriment au travers des processus ingéniériques mis en oeuvre par les entreprises en accord avec des Pouvoirs Publics ou dans des entreprises publiques et, à une technocratie d’Etat, correspond une technocratie d’entreprise qui se réfère aux mêmes concepts, aux mêmes valeurs et au même modèle, celui de l’entreprise processus comme représentation de la création de la valeur économique. Le management financier, et en quelque sorte le capital est ainsi absent du débat : les orientations égalitaires issues de la Seconde Guerre Mondiale, la suspicion à l’égard de la S.A. et de ses dirigeants et les enjeux de la compétition des systèmes politiques lui donnent une autre légitimité en Occident, celle de la lutte contre le communisme.

La rente financière a disparu et il faudra attendre 1980 avec l’occurrence du renversement de la hiérarchie des taux d’intérêts (qui avaient été jusque-là inférieurs au taux d’inflation et / ou au taux de croissance) et le déclin déjà perceptible qui emmènera quelques années plus tard le régime soviétique pour assister au renversement de la hiérarchie qui s’était établie entre ces deux perspectives. C’est pourquoi nous vivons maintenant dans le contexte de la suprématie idéologique du modèle de l’entreprise profit comme représentation de la création de valeur économique par l’entreprise. En d’autres termes, ce sont à présent ces catégories-là qui dominent la façon de penser l’entreprise et l’activité économique et contribuent ainsi à créer une forme de réalité qui sert de référence au management par la valeur comme mode de gouvernement de l’entreprise.

Le passage de l’idéologie dominante du modèle de l’entreprise processus à celle du modèle de l’entreprise profit peut être ainsi schématisé :

Modèle de l’entreprise processus Modèle de l’entreprise profit
L’entreprise est vue comme une entité transformant des inputs en outputs moyennant ajout de valeur L’entreprise est vue comme une entité faite pour gagner de l’argent
Perspective ingéniérique Perspective managériale
Réponse à la question Comment ? Réponse à la question Combien ?
Raisonnements de type faire ou faire - faire Raisonnements en saturation de capacité
Plutôt à « long terme » Plutôt à « court terme »
Relations « coût - prix » Relations « coût - volume - profit »

Dernière modification : 24/05/2007

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